ÉGYPTE DEPUIS L’ISLAM - L’opposition politique depuis 1992

ÉGYPTE DEPUIS L’ISLAM - L’opposition politique depuis 1992
ÉGYPTE DEPUIS L’ISLAM - L’opposition politique depuis 1992

Égypte: 1992-1993, sous le signe de la violence

D’Assouan à Alexandrie en passant par Le Caire, l’actualité égyptienne des années 1992 et 1993, lorsqu’on tente de la résumer, semble avoir été placée tout entière sous le signe de la violence.

Et de fait, même si le Nil n’a jamais cessé de couler, les rides du sphinx de Gizeh de s’estomper lentement sous les efforts de ses restaurateurs, les rues du Caire de s’engorger aussi régulièrement que s’y lève le soleil, et les poumons de quatorze millions de Cairotes de filtrer l’une des plus formidables pollutions urbaines de la planète, la violence a bel et bien envahi des pans entiers du paysage égyptien, et pas seulement journalistique.

Au cours de l’année 1993, les heurts se sont intensifiés entre le régime d’Hosni Moubarak et ses opposants les plus radicaux de la communauté islamique (Gemaa Islamiyya ), une répression d’une ampleur mal connue répondant à des assauts tout aussi meurtriers contre les forces de l’ordre — à moins que ce ne soit l’inverse — dans une implacable logique de vendetta. Après l’assassinat du président du Parlement le 12 octobre 1990, le Premier ministre Atef Sidqi (25 nov. 1993) et ses collègues de l’Information Safwat Cherif (21 avr.) et de l’Intérieur Hassan Alfi (18 août) ont échappé de peu à des tentatives comparables. Des dizaines de policiers, dont plusieurs officiers de haut rang, n’ont pas eu cette chance.

Un véritable état de siège a été instauré dans plusieurs villes de haute Égypte, et Assiout est devenue le théâtre d’accrochages armés presque quotidiens entre forces de l’ordre et membres de la Gemaa Islamiyya. Sans que les groupes extrémistes n’y soient d’ailleurs systématiquement impliqués, des conflits de voisinage ont ici et là continué à dégénérer en embrasements de violence confessionnelle.

Alors que, sous l’effet conjoint de l’assassinat de l’éditorialiste Farag Foda (8 juin 1992) et de la révélation des urnes algériennes (26 déc. 1991), la répression anti-islamiste avait atteint sur les rives du Nil des hauteurs inégalées, incluant des punitions collectives contre les familles des suspects, voire contre leur village tout entier, des touristes sont devenus la cible d’attaques meurtrières. Des bombes aveugles ensuite, dont les auteurs n’ont toutefois jamais été identifiés, ont explosé jusque dans le centre du Caire, faisant plusieurs dizaines de morts et de blessés. Au cœur de cette tempête, l’organisation Amnesty International s’est inquiétée des violences commises par certains groupes islamistes et tout autant du nombre croissant de ce qu’elle a cru pouvoir qualifier d’“exécutions extra-judiciaires” commises par les forces de sécurité, dont elle a recensé vingt-neuf cas pour le seul mois de mars 1993. De janvier à décembre 1993, plusieurs dizaines de condamnations à mort ont été prononcées, la plupart par des tribunaux militaires, et dix-huit ont d’ores et déjà été appliquées, soit — à l’échelle de ce siècle — davantage qu’au cours de n’importe quel autre épisode politique.

Comment l’Égypte, Oum ad dounia (la mère du monde), en est-elle arrivée là?

Crise économique et violence “islamique”...

Examinons d’abord des explications économique et “islamique” parfois trop systématiquement ou trop hâtivement invoquées. Les turbulences nées de l’“ajustement structurel” et de la privatisation auxquels se plie depuis plusieurs années l’économie égyptienne pour obtenir les faveurs du F.M.I. et de la Banque mondiale, la dégradation qui en est résultée pour le pouvoir d’achat d’une large majorité de la population, les limites structurelles des politiques publiques (équipement, logement, santé, éducation, emploi notamment) et l’incurie administrative qui les aggrave, la flambée démographique enfin qui sape l’impact du moindre des progrès réalisés maintiennent indiscutablement à la frontière du “quart monde” des millions d’habitants des banlieues urbaines, et dans un état “prémoderne” beaucoup d’autres millions de leurs cousins de la campagne. Est-ce suffisant pour expliquer la flambée de violence politique? En partie peut-être, car il est exact que le désarroi économique et la frustration sociale accélèrent l’émergence des conduites oppositionnelles et leur éventuelle radicalisation.

On ne saurait non plus nier que, en tant que dynamique d’opposition, la poussée islamiste mobilise contre les élites du pouvoir des groupes dont l’une des caractéristiques logiques est... de ne pas y être directement associés. Dans des régimes dont l’assise repose moins sur les succès électoraux que sur la redistribution de rentes et de prébendes, les groupes écartés du pouvoir et, a fortiori, ceux qui s’y opposent ont donc un accès moins naturel aux ressources économiques. Il n’est donc pas erroné de dire qu’une différence de statut social sépare les élites “anti-islamistes” au pouvoir (que l’on identifie parfois un peu vite aux “laïques”) des opposants (islamistes) qui les contestent, et tout autant qu’un surcroît de pauvreté peut conduire à radicaliser cette contestation. Mais cette grille économique recèle de sérieuses limites. Elle cautionne d’abord la vision fallacieuse selon laquelle on serait non seulement opposant mais... islamiste parce que l’on est pauvre et que l’on deviendrait non pas seulement légaliste mais également... “laïque” si on l’était moins.

La bonne santé sociale et professionnelle des Frères musulmans, fort bien représentés dans les professions libérales, et leur volonté affirmée de longue date d’intégrer le système parlementaire soulignent déjà les limites de ce syllogisme trompeur. Il est tout aussi erroné de croire que les luttes politiques entre le régime et l’opposition ont un arrière-plan idéologique (laïcisme contre islamisme) tranché. En fait, la défense des privilèges acquis par les membres des différents appareils d’État (au premier rang desquels la police et l’armée) tend de plus en plus à se substituer à celle d’une quelconque idéologie. Le pouvoir n’hésite d’ailleurs jamais, par ses “téléprédicateurs” (dont l’omniprésent Cheikh Chaarawi) ou par les Oulémas de l’université islamique Al Azhar, à mobiliser lui-même les ressources de la religion et à le faire dans un sens qui n’est pas nécessairement plus “moderniste” ou plus “libéral” que son opposition islamiste.

Mais les vrais dégâts qu’opère le raccourci de l’analyse économiste se trouvent ailleurs. Une fois attesté cet échec économique, au demeurant relatif, des équipes au pouvoir, encore faut-il expliquer pourquoi ce sont ces mouvements islamistes et eux seuls, ou presque, qui parviennent à l’exploiter, pourquoi ce ne sont pas des courants “de gauche” ou “laïques” ou “libéraux” qui pointent dans les urnes arabes, pourquoi, sur la rive sud de la Méditerranée, si on fait aujourd’hui de la politique, on n’a à peu près aucune chance de remporter les élections à moins de mettre un i, comme islam, dans le sigle de son parti. Or une représentation seulement négative de la mobilisation islamiste, exprimée avec l’unique vocabulaire des pathologies sociales, risque d’empêcher durablement de fournir cette explication. Le processus de réislamisation culturelle et les forces politiques qu’il produit et qu’il va continuer à produire dans la région arabe tout entière n’est pas la dernière en date des maladies du Tiers Monde: ce n’est que la simple expression d’un moment de son histoire. Pour comprendre la conjoncture égyptienne et, avec elle, celle de la plupart des pays de la région, il faut donc aujourd’hui — ou il faudra inévitablement demain — faire une lecture moins unilatérale, moins réductrice, moins polémique que celle — on est islamiste parce que... quelque chose ne va pas — qui prévaut encore un peu partout. Il nous faut donc accepter de prendre en compte les dimensions ambivalente, plurielle et surtout dynamique d’un phénomène dont l’essence procède avant tout d’une inexorable mais fort naturelle réconciliation des acteurs politiques arabes avec la terminologie et les catégories de leur culture intuitive, inévitable prolongement de la vieille dynamique de décolonisation.

... ou impasse politique...

Alors seulement des explications, qui pour être moins exotiques n’en sont pas moins plus efficaces que la seule “montée de la violence islamique”, peuvent être sollicitées. Sur les rives du Nil, si le politique tend à s’exprimer en dehors des urnes, c’est avant tout parce que l’accès de ces urnes lui est à bien des égards interdit. Le système politique égyptien n’a en effet de pluraliste que le nom et aucune des formes de la décision ne s’y encombre du respect des itinéraires de la logique parlementaire. Sur la base de listes amputées officiellement de 50 p. 100 du corps électoral potentiel et vraisemblablement de bien davantage, le taux réel de participation aux scrutins nationaux a, selon les estimations les plus crédibles, évolué au cours de la décennie écoulée entre 5 et 15 p. 100 au maximum. Les résultats de ces consultations, d’ores et déjà fort peu crédibles, n’affectent de surcroît le paysage politique que de manière tout à fait imperceptible: non point tant parce que les votes effectifs, si peu nombreux qu’ils soient, sont manifestement manipulés que parce que les seules forces susceptibles d’affecter le rapport de forces ne participent à la compétition que de manière marginale, le courant islamiste légaliste des Frères musulmans s’étant vu, en 1991, refuser sa reconnaissance juridique pour la quarante-cinquième fois.

À défaut des institutions dont la vocation première est de la canaliser, quels territoires restent donc à la dynamique oppositionnelle pour s’exprimer? Partout où le moindre espace a été laissé à la libre concurrence, l’opposition islamiste a manifesté au cours des quatre années écoulées une nette supériorité sur le parti au pouvoir ou sur toute autre formation d’opposition. Devant ces indices un peu trop convergents, le régime a donc accentué le verrouillage du système et lancé, jusque dans cette antichambre du politique que représente la mouvance associative, des offensives juridiques répétées. Dénonçant le taux de participation aux élections syndicales, il a fait adopter, le 16 février 1993, une “loi sur les garanties démocratiques” qui place sous contrôle judiciaire les syndicats dont les dirigeants n’ont pas été élus par 30 p. 100 au moins des membres inscrits, l’unique objectif étant en fait de priver l’opposition islamiste de ses gains électoraux. Faible, le taux de participation aux élections professionnelles l’est indiscutablement mais — sans que la part de gains islamistes ne s’en ressente le moins du monde, au contraire — il est en constante ascension. Et il est infiniment plus crédible que celui de 84 p. 100 — dont 97 p. 100 de votes favorables — qui, le 4 octobre 1993, dans un pays qui vit depuis près de dix-sept ans sous le régime de la loi d’exception, a en théorie “réélu” le chef de l’État, candidat unique à un troisième mandat présidentiel. Les associations à but humanitaire n’ont pas fait l’objet d’un traitement moins radical: au lendemain du tremblement de terre du 12 octobre 1992 qui avait révélé la “porosité” extrême des canaux financiers de l’intervention de l’État, pour ne pas avoir à affronter la concurrence du réseau associatif islamiste, le régime a choisi de leur interdire de recueillir des fonds, fût-ce à des fins humanitaires.

... et tentation répressive?

Pour aggraver ce verrouillage institutionnel et le vide politique qui en résulte depuis la nomination du ministre de l’Intérieur Zaki Badr en 1986, la répression a eu tendance à se substituer à la régulation politique manquante. Tel est le second axe de l’analyse. S’il y a violence à la périphérie du système politique égyptien, c’est indiscutablement parce qu’une composante de l’opposition islamiste ne brille pas par son ouverture d’esprit et sa tolérance. Mais c’est tout autant parce que le cœur de ce système, en discréditant les attitudes légalistes et participationnistes, renforce et légitime la position de refus de cette composante extrémiste. Cette démarche enferme l’entière dynamique oppositionnelle dans une dangereuse quadrature: le “cantonnement juridique” des forces candidates à la reconnaissance électorale y génère une tendance naturelle à la radicalisation. Sous l’effet d’une répression souvent très préventive, ce durcissement produit lui-même inéluctablement une violence en retour. Le régime, qui craint moins en fait les quelques bombes de la périphérie extrémiste de son opposition que les millions de bulletins de vote de son centre, brandit alors cette violence pour justifier — notamment aux yeux de ses bailleurs de fond internationaux — l’absolu verrouillage du système qui seul lui permet de survivre. À un moment où la campagne répressive avait atteint un seuil jusqu’alors inédit, incluant des séries d’éliminations physiques des leaders de la Gemaa, l’épisode, au demeurant limité, des attentats contre les touristes a constitué, sur fond de provocations policières très vraisemblables, l’expression “extrême” de ce processus. L’épilogue judiciaire de la principale opération — la mort d’une touriste britannique lors de l’attaque d’un bus dans la région de Deirout en octobre 1992 — a toutefois mis à mal la théorie d’un complot centralisé impliquant des équipes entraînées et financées depuis l’étranger. Les sept jeunes (de dix-sept à vingt et un ans) exécutés au terme d’un bref procès devant une juridiction militaire étaient tous originaires du même petit village situé au bord de la route où ils avaient commis leur forfait. Certains d’entre eux n’avaient même jamais vu Le Caire.

Les bombes aveugles qui ont ensuite explosé dans les quartiers populaires de la capitale ont tracé autant de points d’interrogation qu’elles ont fait de victimes; le régime lui-même a renoncé à en faire porter la responsabilité aux islamistes pour tenter de les mettre sur le compte de “puissances étrangères ayant intérêt à déstabiliser le pays”.

Perspectives

Les balles de la composante radicale de l’opposition islamiste risquent de se mêler encore un temps, en Égypte, à celles de la police, et les éclats de voix de la “lutte contre le terrorisme” de continuer à masquer le blocage du système politique tout entier.

Le paradoxe de cette conjoncture est que la “défense de la démocratie” tend à s’identifier pernicieusement à la seule survie d’un régime discrédité qui, alors que le “spectre islamiste” était bien loin d’exister, n’avait jamais donné la moindre preuve d’un quelconque attachement à cette culture pluraliste dont il se dit aujourd’hui l’unique défenseur. Toute l’appréciation prospective de la situation égyptienne passe donc par la réponse à cette alternative bien connue dans la région: ou bien les forces politiques issues du processus de réislamisation qui traverse en profondeur le monde arabe ne sont que l’expression d’un dérèglement maladif de l’histoire de cette région, et alors tous les moyens employés pour les stopper — y compris la dénaturation profonde des références démocratiques que les régimes sont précisément supposés garantir — sont justifiés, ou bien ces forces traduisent l’émergence d’une nouvelle génération politique et, d’une manière ou d’une autre, leur existence devra — sous peine de voir un jour les remous algériens gagner les rives du Nil — trouver son chemin jusqu’à la reconnaissance institutionnelle.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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